Archives de octobre, 2014

portrait de Zimbardo

Quatre jours se sont écoulés depuis le début de l’expérience dite de Stanford, au bout de quelques heures à peine la situation est devenue difficile voire ingérable. Les gardiens s’avèrent être particulièrement zélés dans leur rôle, la plupart des participants se trouvent dans un fort état agentique ainsi que Zimbardo lui-même.Mais le pire n’est pas encore passé, les dernières heures de cette expérience vont s’avérer particulièrement intense. 

Un prisonnier va sans le vouloir empirer la situation, il s’agit du numéro 416. Contrairement à tout les autres il a « pris le train en marche » soit il n’est pas présent depuis le début. Il est en fait le remplaçant de l’un des prisonniers parti prématurément, peut être est-ce cette particularité qui explique son comportement. En effet ce dernier refuse de rentrer dans le rang et s’offusque des conditions de vie. Il entame une grève de la fin et le soir du cinquième jour il refuse de manger. Comme nous l’avons vu dans la partie précédente un gardien s’avère être particulièrement cruel, il s’agit de John Wayne. Ce dernier n’apprécie pas qu’un de « ses » prisonniers se rebelle et tente de le contraindre à manger mais sans succès. Il décide alors de lui faire payer son insubordination.

Pour arriver à ses fins John Wayne et les autres gardiens enferment de force le prisonnier 416 dans un placard à balai présent sur les lieux. Comme au début de l’expérience les gardiens font preuve d’esprit initiative, pas forcément dans le bon sens du terme. Il s’étaient précédemment servi des extincteurs sans autorisation pour calmer les prisonniers, ils récidivent avec le placard. Encore une fois Zimbardo n’intervient pas…du moins au début.  Les gardiens mettent à contribution les prisonniers dans le sort de l’un des leurs en leurs demandant de choisir entre la libération de leur camarade ou la conservation de leurs couvertures pour la nuit. Les prisonniers choisissent les couvertures et le prisonnier 416 est contraint de passer la nuit enfermé dans le placard. 

Mais pour la peine Zimbardo finit par s’interposer et oblige les gardiens à libérer le prisonnier. Pourquoi à ce moment là ?  N’oublions pas que Zimbardo semble être lui aussi dans un certain état agentique, il y a décharge de ses responsabilités. Ce n’est pas de sa faute si les gardiens font ce qu’ils font, ce n’est pas de sa faute si les prisonniers obéissent aux ordres. Mais ce dernier dans son rôle de directeur de prison concerne quelques limites et elles lui semblent pour la peine dépassées. Il fait donc sortir le prisonnier 416 de sa prison et le remet dans sa cellule. 

Cela fait maintenant cinq jours que l’expérience a débuté, on est en droit de se demander ce que Zimbardo attend pour tout arrêter quand on voit ce qui se passe. Ce n’est pas de lui que viendra l’initiative de mettre un point final. Le lendemain Christina Maslach se rend à la prison pour interviewer les participants. Ce qu’elle voit l’horrifie. Mais avant de poursuivre il nous faut souligner que Christina n’est pas la première personne étrangère à l’expérience à être venue sur les lieux durant les six jours qui se sont écoulés. Des membres des familles des participants sont venus voir leurs proches, des collaborateurs de Zimbzardo sont aussi passés, pourtant aucun ne s’offusquera du déroulement de l’expérience. Pourquoi ? Il est difficile de répondre même si les quelques images diffusés de ces rencontres laissent entendre que les conditions de vie étaient un  peu mieux quand des tiers se trouvaient dans la prison. Néanmoins la détresse psychologique des prisonniers ne faisait guère de doute (rien que les prisonniers qui ont quitté les lieux pas forcément au mieux de leur forme) de plus les conditions d’hygiène n’étaient de toute façon pas optimales. Peut être ces tiers ont eux aussi été happé par l’expérience. 

Mais alors pourquoi Christina Maslach fait-elle exception ? Tout d’abord voyons qui elle est. Christina est une ancienne étudiante en psychologie à l’université de Stanford (le déroulement de l’expérience est contemporain à l’obtention de son doctorat). Au moment des faits elle est en couple avec Zimbardo. Cela peut sembler secondaire mais ce n’est peut être pas le cas. Toujours est-il qu’elle est sous le choc de ce qu’elle voit et décide de voir immédiatement Zimbardo pour lui en parler. 

Christina Maslach et Philip Zimbardo

Christina Maslach et Philip Zimbardo

Ce dernier s’avère assez peu coopératif quant au point de vue de sa compagne de longue date, s’ensuit une scène de ménage mémorable qui aboutira à la menace pure et simple de la part de Christina de mettre fin à leur relation. Ce coup sera fatal pour Zimbardo qui décidera alors de tout stopper (mais avait-il vraiment conscience sur le moment de la gravité de ce qui se passait dans son expérience ?). Que se serait-il passé si Christina et lui n’avait pas été en couple ? Les argument de la jeune femme auraient-ils eu la même portée sur le psychologue ? Peut être que non. Le point de vue de l’ancienne étudiante est tout à fait louable, ses arguments sûrement indiscutables (en tout cas plus que ceux de Zimbardo) pour autant on peut craindre que sans la composante affective mise en jeu l’expérimentateur ne soit resté sur sa position. Cette anecdote montre à sa manière que nous sommes autant lié par un raisonnement logique que par nos affects. En attendant le sixième jour n’est pas fini que l’expérience elle vient de se clore. 

Comme nous avons pu le voir l’expérience de Stanford est unique dans son genre. Cette unicité n’est pas forcément à voir dans un sens positif… Néanmoins elle marquera la psychologie sociale et sera remise sur le tapis dés qu’il sera question de comprendre les maltraitance qui peut se produire en milieu carcéral. Zimbardo ne reniera jamais ce qui s’est passé, il en tirera même profit pour comprendre certaines choses. Le vrai point noir est ce qui a pu arriver aux participants durant l’expérience et les séquelles psychologiques qu’ils ont pu avoir par la suite. 

Cette expérience est la somme de plusieurs erreurs, que ce soit la trop grande implication de son investigateur, le mauvais profil de certains participants, le manque de supervision et d’autres encore. On doit malheureusement à cette expérience la prise de conscience de nombreux points éthique. De nos jours les expériences en psychologie et plus généralement en sciences humaines sont bien mieux encadrés. Les expérimentateurs doivent suivre à la lettre un code de déontologie et d’autres règles pour justement éviter que ce qui s’est passé cette fois là ne puisse jamais se reproduire. 

C’était il y a plus de quarante ans, gageons que cette expérience restera vivace chez beaucoup pour encore longtemps. Qu’elle fera encore parler d’elle en bien ou en mal que ce soit en psychologie ou pas. Qu’elle attisera encore l’imagination et continuera autant de fasciner que d’horrifier. Mais surtout et c’est pour ça qu’il faut continuer d’en parler, elle continuera pour toujours je l’espère à être une des meilleures illustrations possible de ce que la psychologie ne doit plus jamais faire.  

Laissons maintenant la porte de la prison de Stanford se refermer. 

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